Six heures du matin, au-dessus de chez moi
Il y a un silence particulier dans les premiers reliefs du Vercors, tôt le matin, avant que le soleil ne devienne brûlant. Tout le monde dort encore. Enfin, tout le monde sauf les animaux : eux sont déjà au travail. Je cours là-haut plusieurs fois par semaine en ce moment, et ce silence-là, je le choisis. Je me lève pour lui.
Il y a un autre silence, plus visible celui-là : ma chaîne YouTube ne publie plus rien depuis début juin. Le blog non plus. Les réseaux sociaux, pareil. Six semaines de silence radio, pour quelqu’un qui a publié une vidéo par semaine pendant cinq ans, ça pourrait ressembler à une panne, un abandon, un burnout.
Ce n’est rien de tout ça. Ce silence-là aussi, je le choisis.
Soyons honnêtes deux secondes sur l’ampleur du phénomène : personne ne s’est inquiété. Trois ou quatre proches m’ont demandé si tout allait bien, et c’est tout. Pas de vague de messages, pas de commentaires alarmés. Internet continue de tourner très bien sans moi, et je trouve ça plutôt sain. Mais je dois quand même une explication à celles et ceux qui me suivent. Parce que ce qui se passe derrière ce silence est, je crois, plus intéressant que le silence lui-même.
Le tournage de trop
Ma dernière vidéo s’appelle « Tu n’as plus besoin de PowerPoint ni de Premiere Pro ». Je vais vous dire quelque chose que les créateurs de contenu ne disent jamais de leurs propres vidéos : avec le recul, je la trouve assez peu intéressante.
Ce n’est pas de la fausse modestie, c’est un diagnostic. Et le problème n’est pas cette vidéo en particulier : c’est ce que je ressentais en la tournant, et en tournant celles d’avant.
Depuis des années, ma mécanique de tournage repose sur un principe simple : avancer par petits pas, en expliquant chaque étape. On crée le projet, on ajoute telle dépendance, on écrit ce bout de code, on regarde ce qui se passe, on corrige. C’est la pédagogie du geste : je fais devant vous, vous refaites après moi.
Sauf que ce geste-là, je ne le fais plus. Au quotidien, c’est un agent qui le fait. Moi, je réfléchis à ce qu’il faut construire, je cadre, je donne du contexte, je relis, je décide. Alors pendant les derniers tournages, je me suis retrouvé dans une situation absurde : soit je mimais un flux de travail que je n’ai plus (les petits pas à la main, « pour la pédagogie »), soit je passais de longues minutes à commenter en voix off ce que Claude Code était en train de faire. « Alors là, vous voyez, il est en train d’analyser le projet… maintenant il écrit les tests… »
Et à un moment, pendant ce dernier tournage, le constat est tombé, froid et net : chacune et chacun d’entre vous pourrait faire cette expérience sans moi. Lancer l’agent, lui demander la même chose, regarder le résultat. Je n’apportais plus grand-chose. Attendre le retour d’un agent devant une caméra, ce n’est pas du contenu, c’est du remplissage.
Quand la valeur de ce que vous montrez tend vers zéro, continuer à le montrer par habitude n’est pas de la constance. C’est du déni.
Les tutos sont morts
Je vais le dire de façon volontairement brutale : les tutos sont morts.
Évidemment que c’est plus subtil que ça. Le tuto en tant que besoin ne meurt pas : on aura toujours besoin d’apprendre à faire des choses. Ce qui meurt, c’est le tuto générique, fait par un humain, filmé une fois pour mille personnes différentes. Parce que demain (et en réalité, dès aujourd’hui), c’est un agent qui fera le tuto. Sur mesure. Adapté à votre projet, à votre niveau, à votre contexte, à votre question précise du moment. Là où ma vidéo répondait à peu près à la question de tout le monde, un modèle répond exactement à la vôtre.
Je ne théorise pas dans le vide : je le vois dans mes propres chiffres. Ma plateforme de formations, dont je parlais déjà dans Vivre libre ou mourir, voit ses ventes s’éroder continuellement depuis environ un an. Le format « apprenez X concrètement, étape par étape » ne rencontre plus son public, et ce public a raison : il a désormais mieux à disposition, instantanément, pour son cas particulier.
Alors qu’est-ce qui reste ? C’est exactement la question de cette pause. Ma conviction, encore en cours de maturation : la valeur ne se trouve plus dans le résultat final, ni dans le « comment faire ». Elle se trouve dans l’approche. Les questions à se poser avant de construire. Les grandes décisions d’architecture, les compromis, la vue système. Ce qui fait qu’un logiciel tient debout dans la durée, et ce que l’arrivée des agents change (ou pas) à ces fondamentaux.
Ça implique aussi, je le sais, un glissement de public : moins de contenu pour débuter, davantage de contenu pour les devs en poste, les leads, les équipes qui vivent cette bascule. Celles et ceux qui m’ont suivi pour apprendre pourront continuer de le faire, je ne ferme aucune porte. Mais le curseur va bouger, probablement vers un mix entre pratique et réflexion, avec plus de place pour la seconde.
Je n’ai jamais autant créé
Voilà le paradoxe que je tenais à poser dans cet article, parce qu’il résume tout : je ne publie plus rien, et je n’ai jamais autant créé de ma vie.
Depuis janvier et l’arrivée de la génération Opus 4.5, celle qui a tout changé pour moi, je n’ai littéralement plus écrit une seule ligne de code à la main. Pas une. Et je veux être très clair sur un point : je trouve ça génial. J’adore vivre ce changement. Mon travail ne s’est pas vidé de sa substance, il s’est déplacé vers ce qui en constituait déjà le cœur : réfléchir à la structure et à l’architecture de nos systèmes, à leurs interactions, bien définir les fonctionnalités, bien transmettre l’information dans une équipe asynchrone et distribuée. Fournir le bon contexte à un agent est devenu un sujet d’ingénierie à part entière, et c’est un sujet passionnant.
Je ne peux pas rentrer dans les détails de ce qu’on construit (on développe des logiciels pour le milieu agricole, et on sort tout juste d’une moisson précoce et ultra-rapide, ce qui vous donne une idée de l’ambiance). Mais je peux décrire l’effet, parce qu’il est inédit dans ma carrière : le backlog des demandes clients est épuisé. On attend la suite. Et le temps dégagé va dans la refonte, la modernisation, la suppression de dette technique, l’expérimentation, la R&D, sans que ça pèse sur le build ni sur le run.
Celles et ceux qui ont lu Le mirage de la productivité IA mesurent l’ironie : j’y décrivais un système qui réabsorbe systématiquement le temps gagné, un cliquet qui ne tourne que dans un sens. Je maintiens ce que j’y écrivais sur la culture du tokenmaxxing et l’épuisement. Mais je dois documenter honnêtement le contre-exemple que je vis : une équipe qui a entièrement basculé dans le codage agentique, de la Product Owner aux devs, et chez qui le temps gagné n’a pas été dévoré par plus de tickets. Il a été réinvesti dans la qualité. C’est possible. Je ne dis pas que c’est la norme, je dis que ça existe, et que c’est une question de choix d’organisation plus que d’outillage.
Petite anecdote qui me réjouit : on a mis en place un agent de review automatique sur nos projets, et je craignais qu’il agace tout le monde. C’est l’inverse qui s’est produit. C’est devenu un jeu d’équipe : obtenir le moins de demandes de modification possible du premier coup. Même les plus prudents du début ont complètement basculé. Personne ne reviendra en arrière.
Est-ce que tout est rose ? Non, et vous me connaissez, je ne vais pas faire semblant. Trois inquiétudes me restent en tête. L’onboarding des futurs juniors, d’abord : comment former quelqu’un dans une équipe où le code s’écrit tout seul ? La relecture, ensuite : aujourd’hui on relit sérieusement ce que les agents produisent, mais dans six mois, dans deux ans, le fera-t-on encore ? Je ne crois pas, et il faudra l’assumer lucidement. La dépendance à un fournisseur, enfin : quand votre vitesse de production repose sur les modèles d’un seul acteur, vous mesurez très vite ce que ça implique le jour où le service est indisponible, ou le jour où la tarification change. Pour l’instant, le jeu en vaut très largement la chandelle. On garde un œil sur la suite.
Et ce débordement créatif ne s’arrête pas au bureau. Ces derniers mois, des petits projets persos qui auraient autrefois demandé « trop de temps pour que ça vaille le coup » sont devenus possibles, et rapides. Un outil pour un usage personnel, réglé en quelques heures. Un coup de main à un voisin pour son exposition. Rien de fou, mais là où avant je renonçais, maintenant je construis.
Faire autre chose
Il faut aussi que je vous parle de ce que ce silence n’est pas : ce n’est pas six semaines passées à réfléchir à ma ligne éditoriale devant un tableau blanc.
Chaque été depuis plusieurs années, je coupe la publication en juillet et août. Cette année, j’ai simplement commencé plus tôt, et en pleine conscience. Parce que je sais d’expérience qu’on ne se renouvelle pas en continuant à produire : il faut faire autre chose pour retrouver de la fraîcheur et de l’envie.
Alors je cours dans le Vercors au lever du jour. J’ai marché en montagne avec mes enfants, dormi sous la tente avec eux, transpiré et ri avec juste le contenu de nos sacs. Je m’occupe du potager, cette école de patience où les canicules successives vous apprennent à accepter que tout ne fonctionne pas. Ces mêmes canicules qui, soit dit en passant, ne donnent aucune envie de passer ses soirées dans un bureau sous les toits.
Et les réseaux sociaux, dans tout ça ? La logique est simple : si je ne crée pas de contenu, pourquoi irais-je prendre la parole ? Mais il y a autre chose, que j’assume : je suis de moins en moins client du flux permanent de « oh wow, ce nouvel outil change tout ». Trop de bruit pour trop peu de qualité. Tout le monde veut être influenceur, et c’est fatigant. Une énième vidéo « Codex c’est mieux que Claude » ne m’apprend rien ; une vue qualifiée, une seule, qui aide une personne et que cette personne transmet dans sa boîte, vaut infiniment plus que dix mille vues sur ce genre de contenu.
Je n’ai pas arrêté ma veille pour autant. Je la filtre, c’est différent. Je retrouve beaucoup de plaisir à lire des blogs, loin des algorithmes, à sortir l’important du bruit saturé de FOMO. C’est exactement pour ça que j’ai construit Flux, mon agrégateur de veille. Un de ces fameux projets réglés en quelques heures avec un agent, d’ailleurs. Mon propre média, mes propres sources, mon propre rythme.
Une précision, parce qu’on va me poser la question : non, il n’y a aucune culpabilité là-dedans. J’ai toujours pris de la distance avec la pression de publier, précisément pour ne jamais faire dépendre mon équilibre de ça. Pas de peur que l’audience s’évapore non plus : je n’ai jamais joué la course aux vues, ce n’est pas maintenant que je vais commencer. Quant au Patreon ouvert au printemps, j’ai essayé, et je ne suis pas convaincu que ce soit la bonne piste pour moi : l’idée me plaisait, mais elle demande une audience plus large et une régularité de production que je ne sais pas tenir avec le niveau de qualité que je m’impose. Je referai le point en septembre, honnêtement, comme le reste.
Rendez-vous en septembre
Voilà où j’en suis. Un format qui ne correspond plus à ce que je vis, un métier qui n’a jamais été aussi stimulant, et une pause pour laisser mûrir la suite.
Qu’est-ce que je peux vous annoncer concrètement ? Presque rien, et c’est volontaire. Une seule certitude : ça va changer. La chaîne reviendra avec une nouvelle ligne éditoriale, moins pratico-pratique, plus tournée vers les réflexions de fond, l’architecture, les questions que les équipes se posent vraiment à l’ère des agents. Probablement un mix entre pratique et réflexion, dont le dosage exact reste à trouver. Le reste a besoin de mûrir encore, et je refuse de vous vendre un programme avant qu’il ne soit prêt. Vous proposer un contenu de qualité, qui vous apporte vraiment quelque chose, ça demande de prendre le temps de se remettre en question. C’est exactement ce que je suis en train de faire, et j’ai sincèrement hâte de vous montrer le résultat.
Rendez-vous en septembre, donc.
D’ici là, je retourne marcher.
Cet article a été écrit avec l’assistance d’une IA.
Loading comments...