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Vivre libre ou mourir

Cinq ans de YouTube, 368 vidéos, un modèle économique qui se fissure, un Patreon ouvert récemment : où j'en suis de mes questionnements sur la soutenabilité de la création de contenu indépendante, et ce que j'essaie pour continuer.

Cinq ans de YouTube, 368 vidéos, un modèle économique qui se fissure, un Patreon ouvert récemment : où j'en suis de mes questionnements sur la soutenabilité de la création de contenu indépendante, et ce que j'essaie pour continuer.
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« Vivre libre ou mourir ». Ce n’est pas une devise que j’affiche au-dessus de mon bureau, mais c’est assez proche de ce que je ressens quand je pense à ce que représente, pour moi, la création de contenu sur Internet depuis plus de vingt-cinq ans.

Un billet d’étape, à un moment précis où ma manière de faire du contenu est en train de bouger, où les modèles qui fonctionnaient hier se fissurent, et où je tâtonne, publiquement, pour essayer d’inventer la suite. Je ne suis pas le seul à vivre ça, et les questions qui se posent concernent aussi, d’une certaine manière, celles et ceux qui nous lisent et nous regardent.

Partager, une seconde nature

Je fais partie de cette génération qui a vu Internet arriver. Gamin, ça n’existait pas vraiment pour le grand public. Adolescent, je m’en suis saisi à pleines mains. Et je me souviens encore très bien de la première fois où j’ai contribué à un petit site associatif : l’idée qu’un contenu que j’avais écrit, moi, puisse être lu par quelqu’un à l’autre bout du pays, c’était vertigineux. Recevoir le premier message d’un inconnu qui avait trouvé ce que j’avais publié utile, ça m’a fait quelque chose qui n’est jamais vraiment parti.

C’est probablement à ce moment-là que quelque chose s’est installé en moi. Le réflexe, ou peut-être le besoin, de partager. De rendre disponible ce que j’apprends, ce que je comprends, ce que j’explore. Aujourd’hui encore, chaque fois que je creuse un sujet nouveau, le premier mouvement de mon esprit est presque toujours le même : comment je raconte ça ?

Partager, c’est aussi une manière de creuser un sujet pour soi-même. On ne comprend vraiment quelque chose que lorsqu’on est capable de l’expliquer à quelqu’un qui ne le connaît pas. L’exercice de la mise en forme est un formidable outil de consolidation. Je partage aussi parce que ça me rend meilleur.

Et puis il y a cette idée que je trouve toujours aussi dingue aujourd’hui qu’à l’époque où je l’ai découverte : n’importe qui, depuis n’importe où sur la planète, peut publier du contenu accessible à tous les autres. Sans permission. Sans intermédiaire. C’est un pouvoir historiquement inédit.

Ce que le titre veut dire

Pourquoi « vivre libre ou mourir » ? Parce que la promesse originelle d’Internet, cette décentralisation, cette capacité pour chacun d’avoir sa voix, est en train de s’effacer. Le contenu se concentre sur une poignée de grandes plateformes dont le modèle économique repose sur un seul objectif : capter notre attention, et surtout ne pas nous laisser partir. Tout y est optimisé pour ça. La forme des vignettes. Le format des titres. La durée des vidéos. La fréquence à laquelle il « faut » publier pour ne pas être « puni » par l’algorithme. On finit par écrire, filmer et penser en fonction de règles qu’on n’a pas choisies.

Je dois assumer une contradiction ici. Ma propre communauté vit essentiellement sur YouTube, LinkedIn, Bluesky, Twitter. Je sais ce que je dois à ces plateformes, et je n’ai aucune intention de jouer les puristes. Mais c’est aussi pour ça que je tiens à mon blog. À mes vidéos que je publie à mon rythme, dans mon format, sans rendre de comptes à un brand manager. Pour moi, c’est ça, la liberté. Publier quand je veux, comme je veux, sur le sujet que je veux.

Se soumettre aux algorithmes, c’est une forme de défaite. Le piège est vicieux parce qu’il n’arrive jamais d’un coup. On accepte une première contrainte mineure. Puis une deuxième. Puis une troisième. Et au bout de deux ans, on ne reconnaît plus tout à fait ce qu’on publie. On a dérivé, sans s’en rendre compte, vers une version un peu plus lisse, un peu plus calibrée, un peu plus conforme de soi-même.

Et pourquoi est-ce que ça compte ? Pas seulement pour moi.

Les créateurs et créatrices indépendants sont le contre-récit de la tech. Là où la documentation officielle et les contenus sponsorisés racontent le happy path, ils sont souvent les seuls à dire « j’ai essayé trois semaines, voilà ce qui casse, voilà où la doc ment, voilà le workaround ». Ce savoir-là est structurellement invisible pour les éditeurs de logiciels, parce qu’il va à l’encontre de leur intérêt commercial.

Ils jouent aussi un rôle de filtre humain dans un monde saturé de bruit. Un pacte de confiance construit au fil des années, calibré par les lecteurs et lectrices qui ont appris ce qu’un créateur donné vaut. Sans ces médiateurs, on se retrouve seuls face au marketing, au slop IA, aux algorithmes de plateforme.

Et plus fondamentalement, ils portent une tradition : celle de l’amateur au sens noble, celui qui fait parce qu’il aime, qui explore parce qu’il est curieux, qui partage parce que ça lui paraît naturel. C’est cette tradition qui a fait le web, le logiciel libre, Wikipédia. Elle ne survit pas toute seule. Le jour où il devient impossible d’exister comme créateur indépendant sans sacrifier ses soirées, ses week-ends et son équilibre, ce qui disparaît n’est pas juste quelques chaînes. C’est une certaine manière de faire vivre la tech.

Ce que ça coûte, vraiment

Je publie une vidéo par semaine sur YouTube depuis cinq ans. 368 vidéos publiées à ce jour. Si je compte, très prudemment, une demi-journée par vidéo entre la préparation et le tournage, l’addition dépasse les 1 400 heures. L’équivalent de près d’un an de travail à temps plein, passé uniquement là-dessus, en plus du reste.

Je ne fais pas de montage. Je tourne en one-shot, c’est ma signature. Mon workflow s’est rodé avec le temps, mais il reste un plancher incompressible : si la vidéo fait cinquante minutes, il y a cinquante minutes de tournage. Ajoutez la préparation, souvent le double. Sur une semaine normale, c’est au minimum une demi-journée, parfois bien davantage.

Pendant des années, je publiais le samedi matin à 9h. Ce qui signifiait très régulièrement me retrouver le vendredi à 22h ou 23h, fatigué, en train de tourner en catastrophe. Il y a quelques semaines, j’ai fait quelque chose que je ne faisais pratiquement jamais : j’ai regardé mes statistiques YouTube. J’ai déplacé ma publication au dimanche soir, parce que c’est le créneau où il y a le plus de monde sur la chaîne.

Je viens d’écrire plus haut que se soumettre à l’algorithme est une forme de défaite. Et je viens de le faire. La contradiction est assumée : dans la pratique, on ne vit pas uniquement de principes, on négocie en permanence avec ce qui rend l’activité possible. Ça m’a enlevé un peu de pression en semaine, au prix de casser une autre règle que je m’étais fixée, ne pas laisser cette activité déborder sur mes week-ends. Pour l’instant, le rythme tient.

Pour les articles de blog, c’est encore autre chose. Quand c’est un tuto qui accompagne une vidéo, deux heures d’écriture suffisent. Quand c’est un billet d’opinion comme celui-ci, c’est infiniment plus long. Il faut laisser décanter les idées, confronter ses intuitions à des sources, trouver le bon angle, réécrire, relire. D’où mon rythme très irrégulier sur le blog.

Et puis il y a ce que personne ne voit. La petite voix qui murmure, chaque fois que j’appuie sur « publier » : et si tu disais des bêtises ? Avec le temps, j’ai appris à prendre de la distance. Je sais qu’elle ment plus souvent qu’elle ne dit vrai. Mais elle est toujours là, fidèle au poste. C’est le prix à payer quand on décide d’exposer ce qu’on pense.

Un modèle qui s’effondre

Il y a quelques années, j’ai lancé une plateforme de formations en ligne. Elle existe toujours. Produire cinq heures de formation vidéo reste chronophage : plusieurs mois entre l’écriture, le tournage et le marketing, auxquels il faut ajouter la maintenance et le support des apprenants. Pendant plusieurs années, elle a été une rentrée d’argent régulière qui rendait possible, en creux, le temps consacré au contenu gratuit. Les deux activités cohabitaient dans un équilibre implicite : le gratuit alimentait la notoriété qui faisait vendre les formations, et les formations finançaient le temps passé à produire le gratuit.

Depuis deux ans, ce modèle s’érode. Je connais plusieurs personnes de mon écosystème qui ont simplement arrêté de produire de nouveaux cours, ou qui ont réduit drastiquement la voilure. Au-delà de mon cercle, les chiffres confirment la bascule : la Stack Overflow Developer Survey 2025 montre que 44 % des développeurs et développeuses utilisent désormais des outils IA pour apprendre à coder, contre 37 % en 2024, soit +7 points en un an.

La raison est simple, et elle était prévisible : les LLM changent la donne. Écrire aujourd’hui une formation pertinente sur un sujet où l’apprenant peut obtenir une réponse équivalente, personnalisée à son cas, en posant trois questions à un modèle, c’est un exercice beaucoup plus difficile qu’il y a trois ans. Je ne dis pas que le format de la formation vidéo est mort. Je dis qu’il doit se réinventer en profondeur, et que le rapport coût de production / valeur perçue / prix acceptable n’est plus le même qu’avant.

Il y a d’ailleurs une ironie structurelle dans ce basculement : les LLM qui érodent aujourd’hui la viabilité économique des formateurs et formatrices indépendants ont été entraînés sur leurs contenus. Si ce tissu s’effondre, les modèles de 2030 s’entraîneront sur un substrat beaucoup plus pauvre : contenus corporate, AI slop recyclé à l’infini, documentation officielle. La qualité des outils eux-mêmes finira par se dégrader. Un cas-école de cannibalisation d’une ressource commune.

C’est ce qui a rendu visible une question que je repoussais : si le revenu qui portait silencieusement l’activité gratuite disparaît, comment rendre cette activité tenable dans la durée ?

Les partenariats, le mirage

La réponse évidente, c’est de se tourner vers les partenariats de marque. Sur le papier, c’est simple : une entreprise veut toucher un public technique, un créateur a ce public, tout le monde y trouve son compte. Dans les faits, c’est plus compliqué, à l’échelle qui est la mienne.

Ma chaîne reste modeste en nombre de vues. Elle est, en revanche, extrêmement qualifiée : des développeurs et développeuses, des lead devs, des architectes, des personnes qui prennent ou influencent des décisions techniques dans leur entreprise. Pour certaines marques pointues, c’est une audience précieuse. Pour la majorité, c’est une audience trop petite pour leurs grilles de calcul habituelles, qui raisonnent en centaines de milliers de vues et en CPM standardisés.

Résultat : trouver des partenaires long terme, ceux qui s’engagent sur six mois ou un an, est un exercice difficile. J’ai quelques partenaires réguliers, que je remercie très sincèrement ici. Mais ça ne suffit pas à soutenir l’activité dans la durée. Et je me refuse à enchaîner les placements ponctuels, mal intégrés, qui cassent le ton de la chaîne. Là encore, c’est une question de liberté éditoriale : je préfère peu de partenaires dans lesquels je crois vraiment à beaucoup de partenariats transactionnels qui finiraient par dénaturer ce que je fais.

Donc le partenariat, oui, mais à petites doses, et avec les bonnes personnes. Ce n’est pas la réponse complète à la question.

Le cadre, pour éviter tout malentendu

J’ai une activité salariée de lead développeur qui remplit entièrement mes journées. La création de contenu est un side project. Je ne suis pas en difficulté financière, et ce billet n’est pas un appel au secours. Ce serait faux, et ce serait du misérabilisme.

Je veux aussi éviter autre chose. Il y a sur Internet une espèce particulière de parasites : des vendeurs de rêves, des influenceurs qui écoulent des PDF recyclés, des « mentors » qui vendent des promesses creuses. Je méprise ce modèle et je ne veux être confondu avec ces gens à aucun moment.

Il y a enfin, il faut bien le dire, une dose de syndrome de l’imposteur. Qui es-tu pour demander qu’on te paye ? Pour les missions de freelance, je n’ai pas ce doute : le cadre est clair, le livrable est clair, la contrepartie est explicite. Pour tout ce qui relève du soutien à la création de contenu, c’est plus flou, et plus inconfortable. Ça demande un réajustement de mon rapport à ma propre valeur, et ce réajustement est un travail en cours.

Une piste, parmi d’autres

Dans ce contexte, il y a quelques semaines, j’ai lancé un Patreon privé. Une piste imparfaite que j’essaie, et que j’assume d’essayer de manière visible.

Qu’est-ce qu’il y a dedans ? Un podcast que j’essaie de publier tous les lundis matin, avec toute l’honnêteté possible sur le fait que je ne suis pas certain de tenir le rythme sur la durée. Des analyses d’actualité au fil de l’eau. Des réflexions plus personnelles sur des sujets que je ne traiterais pas forcément sur la chaîne publique.

Pour les autres, rien ne change : le contenu gratuit continue au même rythme, sans dégradation, sans logique premium cachée.

L’idée qui guide tout ça, c’est de trouver un équilibre où le gratuit et le payant s’auto-soutiennent. Où une petite partie de la communauté peut contribuer, si elle le souhaite et si elle le peut, pour que le reste existe librement. Ce n’est pas antinomique, contrairement à ce qu’une certaine orthodoxie du libre voudrait nous faire croire. Reste à trouver le bon dosage. Je n’y suis pas encore. J’y travaille.

Et vous ?

Je n’ai pas de conclusion nette à vous proposer, parce que je n’ai pas de réponse nette pour moi-même. Je cherche, j’expérimente, je documente mes tâtonnements en route.

Je ne vous demande pas de me soutenir, moi. Je vous invite simplement à regarder les créateurs et créatrices indépendants que vous suivez, les petits comme les gros, et à vous demander si vous faites quelque chose, de temps en temps, pour que ce type de production continue d’exister. Un partage, un commentaire, un message, un soutien financier quand on peut : chacun de ces gestes a un coût quasi nul individuellement, et un effet cumulé énorme.

Ce qui se joue, à petite échelle pour chacun de nous, c’est la possibilité que des individus continuent de publier librement sur un Internet qu’on ne laisse pas entièrement aux algorithmes des grandes plateformes, aux lignes éditoriales formatées, et aux vendeurs de rêves qui remplissent le vide à notre place.

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